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ça te dit de débattre?

Libres d’avorter; libres de ne pas se sentir coupables

file734aSeptembre 2009: retard de mes règles. Merde. J’ai oublié une seule fois la pilule. On nous rabâche qu’il faut prendre ses responsabilités, je le conçois, mais un oubli ça arrive. Première étape de la culpabilité.

J’ai 19 ans et un copain avec lequel, j’en suis sûre et certaine, je ne ferai pas ma vie. C’est une relation compliquée. Rendez-vous chez le gynéco. Je lui annonce mon désir d’avorter.

« Vous avez bien réfléchi? Comment en êtes-vous sûre? »

Je m’y attendais, faut que j’explique le pourquoi du comment, que je donne de bonnes raisons. Je suis vigilante aux mots que j’emplois. « Alors voilà, je n’ai que 19 ans, pas encore ma matu en poche, pas de moyens matériels, un copain sans travail fixe, une relation qui je le sens est bientôt à son terme ». Arguments enrobés de « vous voyez, c’est compliqué », « j’ai réellement réfléchi ».  En réalité, je me rends compte que c’est à moment-là que je justifie ma décision, pas au moment où je l’ai prise.  C’était évident que la question ne pouvait pas se poser. Je ne voulais pas d’enfant. C’est même une décision qui s’est faite bien avant que je ne tombe enceinte. J’ai toujours su que si je tombais enceinte, j’avorterai, point.

« Regardez, vous devriez accoucher en juin, vous aurez fini vos examens, non? »

Je suis un peu abrutie par cette question. Comme si cette grossesse ne représenterai qu’une minuscule petite parenthèse dans ma vie. Et ensuite qui s’occupera de l’enfant? Mes raisons ne le satisfont apparemment pas. Je commence à cerner le bonhomme. J’ai envie de répondre mille et une choses qui ne lui sembleront que de pures préoccupations égoïstes d’une jeune irresponsable. Je balbutie simplement que j’ai bien réfléchi, pesé le pour et le contre et qu’à mon sens c’est la meilleure solution.

« Je vais vous ausculter, déshabillez-vous »

Il répand ce gel froid sur mon ventre. Mon esprit parano voit en ce geste une nouvelle tentative de me convaincre. La froideur de la mort, sans doute. Mais le pire est à venir.

« Effectivement vous êtes bien enceinte, regardez, vous voyez, IL est là »

Je regarde l’écran. Je crois comprendre ce que veut le médecin. Pour lui je ne culpabilise pas assez. IL EST LA. Il ne manquerait plus qu’il donne un prénom à l’embryon. Deuxième étape de la culpabilité. Je ne réponds rien, convaincue au fond de moi que je fais le bon choix. Ce n’est qu’après que je me suis rendue compte de la violence de son attitude. Cela n’a pas ébranlé mon souhait d’avorter, décidée que j’étais à planifier ma vie telle que je l’entendais. Mais qu’en serait-il d’une femme plus fragile? Qu’attend le personnel médical qui adopte cette attitude? Pourquoi vouloir à tout prix nous rendre coupable?

« Rhabillez-vous, je vais vous faire un mot et vous irez à la maternité pour vous faire avorter. »

Incrédule. Ce n’est donc pas lui qui fera l’opération. C’est surement mieux ainsi finalement.  Je tends ma main pour prendre ce papier. Papier qui semble être le compromis de nos opinions divergentes. Je veux avorter, convaincue que mon corps n’est pas une mini-industrie dédiée à la reproduction de l’espèce, persuadée que la médecine moderne sert aussi la condition féminine et doit protéger le droit de disposer non seulement de son corps mais aussi de sa vie, de son avenir, et de préserver ses projets. Lui, ne peut imaginer que toutes ces futilités puissent justifier le fait d’empêcher un être en devenir de vivre. J’avorterai, il sera peut-être complice mais nullement auteur de ce qu’il considère être un crime.

Je prends le papier, je sors, salue sa secrétaire. Ferme la porte du cabinet qui me rappelle le nom de mon gynéco: LAVHYI*. Je ris cyniquement et le prends comme une ultime tentative de me faire changer d’avis.

A la maternité tout se passe bien. Je me fais avorter. Compréhension absolue, ni reproche, ni jugement mais une grande écoute.

Un an plus tard, alors que je ne suis plus avec celui qui est devenu mon ex depuis quelques mois, lors d’une consultation aux urgences, le médecin me demande de lui exposer mon passé médical, opérations etc. Pas d’allergies connues, une légère anémie, sinon je me suis fait avortée l’année passée. Elle lève la tête de son calepin, me regarde et me lâche d’une voix douce et compatissante :

« Et comment vous sentez-vous depuis ce moment? Avez-vous pu en parler à quelqu’un? »

Interloquée, je me rends compte que je n’ai encore une fois pas saisi les attentes de la société. Troisième étape du sentiment de culpabilité.  Je lui réponds que je vais bien, je rajoute, comme pour essayer de rentrer dans le moule, pour ne pas être jugée que j’en ai parlé avec ma maman et des amies proches. C’est faux, j’en ai parlé, certes, mais comme on annonce un événement important de sa vie. Pas comme si j’avais besoin d’être consolée, épaulée ou soutenue dans l’adversité. Apparemment j’aurais dû porter le deuil, me culpabiliser d’une sorte d’infanticide, d’embryonicide. Moi, j’avais juste l’impression d’avoir retiré un amas de cellules qui aurait pu ne pas arriver au terme de leur essence, même sans mon intervention.

Une nouvelle fois j’ai l’impression de ne pas rentrer dans le cadre. Bizarrement et pour la première fois, je me sens coupable. Coupable de ne pas me sentir coupable.

Comment ne pas porter le deuil? Je me suis beaucoup interrogée sur mon comportement, je me suis demandé si j’avais un cœur, des sentiments.  Et puis je suis tombée sur ce blog:

http://blog.jevaisbienmerci.net/

Et j’ai compris que la société cherchait à me culpabiliser. D’abord, d’avoir des relations sexuelles, ensuite, d’oublier ma pilule, puis, de décider d’avorter et enfin, après toutes ces épreuves je dois encore ressentir au moins de la peine, de la tristesse et pourquoi pas me faire une petite dépression pour bien démontrer à tout le monde combien je me sens coupable d’avoir fauté. Autoflagellation moderne. Lourd héritage d’Eve qui invite Adam à croquer dans la pomme.

Je ne reprendrais pas ici le débat du pour ou contre l’avortement et à quelles conditions. Questions qui reviennent souvent dans le débat public et politique et sur lesquelles je m’étendrai surement un autre jour. Mais le propos est: Oui, on peut avorter et ne pas se sentir coupable de quoi que ce soit!

De certains montreront du doigt ce non-sentiment de culpabilité comme la preuve de la banalisation de l’avortement, ce génocide injustifiablement toléré. Je leur rétorquerai que c’est la preuve que les femmes ont enfin pris conscience que leur corps leur appartient, n’en déplaise aux pourfendeurs de la liberté féminine et aux prosélytes de la pensée judéo-chrétienne, âpres que l’on ne ressente pas le besoin d’expier nos péchés par le biais de cette culpabilité.

Afin d’étayer mon propos, je souhaite vous renvoyer vers cette émission suissse qui traite de divers sujets actuels. Cette émission de grande écoute reflète totalement l’image que la société porte sur les femmes qui décident d’avorter. Extraits choisis de l’introduction du présentateur:

« (L)’avortement est tabou car (…) pas toujours facile d’expliquer pourquoi on renonce à mettre un enfant au monde (…), c’est à chaque fois une douleur profonde (…), un choix porteur de grande souffrance. »

Ensuite, les femmes suivies de la première consultation médicale à la fin de l’IVG sont toutes des femmes fragiles.

Je vous laisse en juger par vous-mêmes.

*modification du nom, ne cherchez pas, vous ne trouverez pas de Dr. LAVHYI.

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4 Commentaires

  1. Lojehj

    Criminelle.

    • Merci pour ton commentaire.

      Je ne pratique pas la censure, cela serait une attitude bien trop basse alors que mon propos est justement d’élever le débat.

      Le jugement que tu portes sur moi, bien que peu argumenté, t’es propre et relève certainement d’une profonde réflexion sur la question de l’avortement.

      Je note simplement que ton commentaire démontre combien il est difficile pour les femmes de pouvoir s’exprimer sans subir l’opprobre de certains.

      Criminelle, dis-tu. Une criminelle devrait être coupable de quelque chose. Or, c’est bien là l’objet de mon article, je ne me sens coupable de rien, ni d’avoir choisi d’avorter librement et en pleine conscience, ni d’en parler et de partager mon point de vue tout aussi librement.

      A bon entendeur.

      • Gaëlle

        Bien répondu!

  2. libre vie

    Tu es parfaite j’ai envie de te dire!! Du moins tes propos sont parfaits, et c’est exactement ce que je pense pour avoir vécu une histoire similaire.
    Longue vie à toi! Et continue de bien aller!
    Amicalement

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